Texte N°13: La rencontre de Manon et Des Grieux

Manon Lescaut (1731), Abbé Prévost

Extrait

J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l’amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument qu’elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L’amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu’il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d’une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C’était malgré elle qu’on l’envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s’était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon éloquence scolastique purent me suggérer. Elle n’affecta ni rigueur ni dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu’elle ne prévoyait que trop qu’elle allait être malheureuse, mais que c’était apparemment la volonté du Ciel, puisqu’il ne lui laissait nul moyen de l’éviter. La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt l’ascendant de ma destinée qui m’entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je l’assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu’elle m’inspirait déjà, j’emploierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la rendre heureuse. 

Introduction

Manon Lescaut, publié en 1731 par l’Abbé Prévost, est un roman emblématique du XVIIe siècle, où se mêlent sentimentalisme, moralité et tragédie. Ce récit célèbre, septième extrait des Mémoires et aventures d’un homme de qualité, met en scène le Chevalier Des Grieux, un jeune homme vertueux et timide, et Manon Lescaut, une jeune fille destinée au couvent par ses parents. Leur rencontre fortuite à Amiens marque le début d’une passion destructrice, où innocence et transgression des normes sociales s’entremêlent.

Dans cet extrait, Des Grieux, jusqu’alors présenté comme un modèle de sagesse, est submergé par une passion soudaine pour Manon. Cette scène, apparemment anodine, bascule rapidement dans le drame : Des Grieux, sous l’emprise de l’amour, promet à Manon de la libérer de son destin monastique, scellant ainsi leur fatalité commune.

Problématique

Comment cette scène traditionnelle de la rencontre amoureuse est présentée par son narrateur comme un moment décisif et fondateur pour son avenir ?

Plan

  1. Un coup de foudre décisif
    du début à “la maîtresse de mon cœur”
  2. Un dialogue ambigu : entre innocence et expérience
    de “Elle me répondit ingénument” à “tous ses malheurs et les miens”
  3. Une promesse tragique : l’engagement irréversible de Des Grieux
    de “Je combattis la cruelle intention” à la fin

Analyse

Partie 1 : Un coup de foudre décisif

“j’avais marqué” : imparfait d’habitude → Des Grieux semble maîtriser son destin, celui de retourner chez son père

“Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt !” : Interjection + phrases exclamatives → l’ironie tragique exprimée par Des Grieux va changer sa vie à jamais

“j’aurais porté chez mon père toute mon innocence” : prolepse + conditionnel passé → Le narrateur anticipe sa chute

“le coche d’Arras” : symbolisme → Ici, le coche qui amène Manon devient le symbole du destin

“Nous n’avions pas d’autre motif que la curiosité” → La curiosité est présentée comme innocente, mais elle va déclencher une passion destructrice.

Opposition entre le pluriel “quelques” et le singulier “une”, “seule” + “mais” : conjonction de coordination → Des Grieux fait comprendre que Manon se démarquait déjà

Passage au passé simple → démarque la scène du reste de son récit

“fort jeune” : adjectif → première caractéristique de Manon, qui montre au lecteur la naïveté de Des Grieux

Anaphore de “moi” → insiste sur le contraste entre son passé, sage et indifférent, et son état actuel submergé par la passion amoureuse

“enflammé jusqu’au transport” : hyperbole → violence, manque de contrôle de sa propre passion

“charmante”, “enflammé”, “transport” : champ lexical de la passion → basculement instantané causé par le coup de foudre

“dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue” : ironie + imparfait → Des Grieux, jusqu’alors modèle de vertu, est dépassé par ses émotions

“excessivement timide et facile à déconcerter ; mais” : conjonction de coordination → la passion surmonte ses faiblesses

“maîtresse de mon coeur” : métaphore → Manon devient l’objet de son obsession

Partie 2 : Un dialogue ambigu

“quoiqu’elle” : circonstancielle d’opposition + “elle reçut mes politesses sans paraître embarassée” : litote → effet de surprise lorsque Manon est à l’aise dans la discussion

“ingénument” : adverbe + “était envoyée” : voix passive → Manon se présente comme une victime innocente, forcée par ses parents

“si’ : marque d’insistance + “je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs” : comparaison + périphrase → témoigne le danger perçu par Des Grieux de leur éventuelle séparation

“son penchant au plaisir s’était déjà déclaré” → ambivalence de Manon, à la fois ingénue, mais déjà marquée par la transgression

Partie 3 : Une promesse tragique

“combattis”, “cruelle intention”, “tyrannie” : champ lexical de la révolte → Des Grieux se pose en libérateur, mais transgresse l’autorité parentale

“les raisons que […] mon éloquence scolastique purent me suggérer” : paradoxe → il argument comme un théologien pour justifier une transgression

“Elle n’affecta ni rigueur ni dédain.” : litote → rappelle la réduction qu’on aurait attendu de Manon

“honneur”,“délivrer”, “tyrannie” : champ lexical de l’héroïsme → Des Grieux se voit comme un chevalier sauvant sa dame

“la volonté du Ciel” + “nul moyen de l’éviter” : négation totale → accepte la fatalité de son destin

“ascendant de ma destinée” : métaphore de la fatalité → Des Grieux se soumet à un destin qu’il ne peut contrôler

“ma perte” : prolepse → Le narrateur annonce déjà leur chute

“emploierais ma vie” : hyperbole → engagement total, presque sacré

Conclusion

Cette scène de rencontre entre Des Grieux et Manon est fondatrice : elle marque le basculement d’un monde ordonné avec la sagesse de Des Grieux et l’innocence apparente de Manon, vers un drame passionnel, propice au motif du romantisme. À travers un dialogue ambigu et une promesse tragique, Prévost installe les thèmes majeurs du roman :

  1. La passion comme force destructrice, puisque l’amour naît dans la transgression et mène à la chute.
  2. Le jeu des apparences, lorsque Manon et Des Grieux mentent, ou commettent des délits aux père et fils G… M…
  3. La fatalité, car leurs choix semblent scellés par le destin, comme dans les grandes tragédies

Ouvertures

Chez Prévost, comme chez Shakespeare ou Racine, l’amour est une force qui échappe aux personnages, les entraînant vers un destin qu’ils pressentent sans pouvoir l’éviter. On peut rapprocher cette scène des grands mythes romantiques, où l’amour naît dans la transgression et mène à la tragédie, tel que Roméo et Juliette de Shakespeare ou Phèdre de Racine.