Texte N°12: Acte III Scène 7 - La scène du balcon

Cyrano de Bergerac (1897), Edmond Rostand

Extrait

Cyrano
        Certes, ce sentiment
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
De l’amour, il en a toute la fureur triste !
De l’amour, - et pourtant il n’est pas égoïste
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
S’il se pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
- Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
A comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?
Oh ! Mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !
C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots
Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles, car j’ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
(Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante)

Roxane
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
Et tu m’a enivrée !

Cyrano
  Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
Je ne demande plus qu’une chose…


Christian, sous le balcon
      Un baiser !

Roxane, se jetant en arrière
Hein ?

Cyrano
  Oh !

Roxane
    Vous demandez ?

Cyrano
      Oui… je…
(A Christian bas)
        Tu vas trop vite.

Christian
Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite !

Cyrano, à Roxane
Oui, je… j’ai demandé, c’est vrai… mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.

Roxane, un peu déçue
Vous n’insistez pas plus que cela ?

Cyrano
          Si ! j’insiste…
Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur s’attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l’accordez pas !

Christian, à Cyrano, le tirant par son manteau
Pourquoi ?

Cyrano
    Tais-toi, Christian !

Introduction

Au XVIII siècle, le drame romantique est la forme théâtrale en vogue, qui abandonne les codes strictes du classicisme lors du XVII siècle.

Cyrano de Bergerac est une comédie héroïque parue à la fin du XIXème - 5 actes en vers, essentiellement en alexandrins - qui fait partie du grand répertoire littéraire et théâtral français.

Le personnage de Cyrano de Bergerac est un personnage éponyme (c’est à dire qui fait le titre de l’oeuvre) est amoureux de sa cousine Roxane qui elle même aime Christian de Neuvillette. A la demande de Roxane, Cyrano accepte de protéger Christian. Cependant, Christian manque d’esprit, et Cyrano propose d’écrire les lettres d’amour à Roxane pendant qu’il profitera de l’amour inspiré par Cyrano sans que Roxane n’y doute. La situation va devenir délicate au moment où Roxane va demander à Christian de lui montrer son amour, ce qui mène à la fameuse scène du balcon où Cyrano va lui souffler les mots mais va éventuellement prendre sa place.

Cette scène 7 de l’acte III est donc une véritable déclaration d’amour faite par Christian où Cyrano en est réellement l’auteur. Avec sa voix virtuose, Cyrano va pour la première fois adresser ses paroles d’amour à Roxane.

Problématique

Comment, en usant d’un stratagème, Cyrano révèle-t-il ses sentiments à Roxane ?

Plan

  1. Une déclaration exaltée et enfin sincère de Cyrano à Roxane
    du début à “plus qu’une chose”
  2. L’intervention de Christian qui vient tout gâcher
    de “Un baiser !” à la fin

Analyse

Partie 1 : une déclaration exaltée et enfin sincère de Cyrano à Roxane

“Certes” : mot affirmatif→ acceptation de Cyrano

“Je…” : lyrisme → Cyrano est submergé, dépassé par sa propre émotion

“terrible”, “jaloux” : adjectifs à connotation péjorative → décrit l’intensivité de son amour

“vraiment” : modalisateur → balaye tous les doutes

“toute la fureur triste” : hyperbole → il est piégé par son conflit intérieur

“!” : marque de lyrisme → éprouve une intensivité de ses sentiments

Anaphore en “De l’amour” → essaie de se convaincre lui-même

“pas égoïste” : terme polysémique → double sens car il partage cet amour avec Christian

“Ah !” : interjection → caractère enflammé de ses paroles

“Quand même” : concession → accepte qu’elle ne soit jamais au courant de Cyrano pour ne jamais perturber son amour

v. 7 et 8 : Topos du sacrifice + antithèse entre “rire” et “sacrifice” + assonance en “i” + allitération en “r” → poussé à l’extrême pour le bonheur de Roxane

“vertu”, “vaillance” : adjectifs mélioratifs + allitération en “v” → il suffit du regard de Roxane pour que les valeurs de Cyrano soient décuplées

“toi” + “moi” : lyrisme → le héros devient héroïque grâce à la force du regard amoureux

v. 10 à 13 : trois rhétoriques adressées à Cyrano, Christian, Roxane et le lecteur → insiste sur la naissance de son expression amoureuse au même titre que Christian et Roxane

“comprendre”, “rendre compte”, “sens-tu” : champ lexical de la prise de conscience → montre la présence et le rapprochement de Cyrano, que Roxane ne reconnait toujours pas

“qui monte ?” : terme polysémique → il monte vers elle et fait remarquer sa présence

“ombre” : CC de lieu → référence à l’obscurité dans laquelle Cyrano se trouve et le secret de son jeu

“Oh !” : interjection + “vraiment” : modalisateur → marques d’amour

“beau”, “doux” : adjectifs mélioratifs → marque d’agréabilité

“ce soir” : marque de temporalité → rend la scène unique

“l’espoir”, “espéré” : polyptote + “l’espoir le moins modeste” : litote → montre la folie amoureuse de Cyrano

“rameaux”, “bleus” → cadre romantique

“vous tremblez”, “tu trembles”, “le tremblement” : polyptote → l’émotion s’empare de Roxane

Anaphore en “car” → caractère indéniable de la situation

Didascalie : synecdoque → Cyrano embrasse Roxane indirectement

“Oui” : adverbe affirmatif + “je”, “te” : lyrisme → gradation de l’acceptation de Roxane

v. 26 : Vers réduit à un hémistiche → témoigne de l’ivresse amoureuse de Roxane, puisqu’elle n’a plus rien à dire

“Je ne demande plus qu’” : négation restrictive → Cyrano a reçu tout ce qu’il pouvait

“…” → marque une potentielle interruption


Dans cette première partie, Cyrano, ayant pris la parole de Christian, tous deux cachés dans l’ombre, déclare pleinement son amour à Roxane tout en faisant croire que ce sont les paroles de Christian. Dans cette scène, seule Roxane est dupe, et Cyrano veut se révéler à elle alors qu’il doit rester caché, ce qui est paradoxal mais fait tout le charme de cet extrait, charme que Christian va tout de suite réduire.

Partie 2 : L’intervention de Christian qui vient tout gâcher

“Un baiser !” : réplique courte et exclamative, seulement composée d’un groupe nominal → montre que Christian est insensible aux sentiments échangés entre Cyrano et Roxane

“Hein ?” : interjection + “se jetant en arrière” : didascalie évoquant le rejet →Roxane est surprise par la réponse, ce qui rompt le charme

“Oui… je…” : points de suspension → gène de Cyrano

Aparté : reproche → réprimande Christian qui va trop vite

Antithèse entre “troublée” et “profiter” → Christian tente de se justifier, mais ne fait que montrer sa naïveté et sa bêtise

Diérèse sur “audacieux” →continue de reprocher Christian, indirectement

“insister” x 2 : affirmation puis négation + “…” x 3 : points de suspension → souligne l’embarras et la difficulté que Cyrano à pour calmer la situation

“Pourquoi ?"→ Christian souligne son incompréhension, ce qui renforce sa stupidité et son écart avec Cyrano et donne du comique à la scène

“Tais-toi !” : impératif → Cyrano le cloue au silence, la seule solution qu’il a pour reprendre le contrôle

Conclusion

Cet extrait illustre l’alliance terrible nouée entre Christian et Cyrano. Il se montre paradoxal, puisqu’il commence par une identité usurpée, et pourtant Cyrano se révèle le plus sincère qu’il était devant Roxane. Le registre pathétique s’applique aux personnages dans cette scène, ce qui émeut le lecteur. Il est aussi amusé par la situation de Christian dont le décalage par rapport à Roxane et Cyrano est source de comique. On peut aussi remarquer que cette scène est une mise en abîme, car Cyrano est d’abord le souffleur de Christian, puis devient l’acteur.

Ouvertures

Dans cette scène, Cyrano utilise Christian comme intermédiaire pour avouer son amour à Roxane, transformant un stratagème en déclaration sincère. Cette tension entre mensonge et vérité peut rappeller On ne badine pas avec l’amour de Musset, où Perdican et Camille se manipulent en utilisant chacun leur tour Rosette. Dans les deux cas, les personnages recourent à la ruse : Cyrano par noblesse, Perdican et Camille par orgueil. Mais là où Rostand montre que le stratagème peut révéler une vérité profonde, Musset en fait un piège tragique : les jeux de Camille et de Perdican conduisent à la mort de Rosette, victime innocente. Ainsi, si Cyrano et les deux cousins jouent avec les mots, leurs motivations opposées - altruisme et égoïsme - mènent à des dénouements radicalement différents, illustrant que l’amour, qu’il soit sincère ou calculé, ne tolère pas la duperie.