Texte n°09 : Acte I Scène 2 - Les retrouvailles de Camille et de Perdican (incomplet)

On ne badine pas avec l'amour (1834), Alfred de Musset

Extrait

Le baron
(Perdican entre d’un côté, Camille de l’autre.) Bonjour, mes enfants ; bonjour, ma chère Camille, mon cher Perdican ! embrassez-moi, et embrassez-vous.

Perdican
Bonjour, mon père, ma sœur bien-aimée ! Quel bonheur ! Que je suis heureux !

Camille
Mon père et mon cousin, je vous salue.

Perdican
Comme te voilà grande, Camille ! et belle comme le jour.

Le Baron
Quand as-tu quitté Paris, Perdican ?

Perdican
Mercredi, je crois, ou mardi. Comme te voilà métamorphosée en femme ! Je suis donc un homme, moi ? Il me semble que c’est hier que je t’ai vue pas plus haute que cela.

Le Baron
Vous devez être fatigués ; la route est longue, et il fait chaud.

Perdican
Oh ! mon Dieu, non. Regardez donc, mon père, comme Camille est jolie !

Le Baron
Allons, Camille, embrasse ton cousin.

Camille
Excusez-moi.

Le Baron
Un compliment vaut un baiser ; embrasse-la, Perdican.

Perdican
Si ma cousine recule quand je lui tends la main, je vous dirai à mon tour : Excusez-moi ; l’amour peut voler un baiser, mais non pas l’amitié.

Camille
L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce qu’ils peuvent rendre.

Le Baron, à maître Bridaine.
Voilà un commencement de mauvais augure, hé ?


Maître Bridaine, au baron.
Trop de pudeur est sans doute un défaut ; mais le mariage lève bien des scrupules.

Le Baron, à maître Bridaine.
Je suis choqué, — blessé. — Cette réponse m’a déplu. — Excusez-moi ! Avez-vous vu qu’elle a fait mine de se signer ? — Venez ici, que je vous parle. — Cela m’est pénible au dernier point. Ce moment, qui devait m’être si doux, est complètement gâté. — Je suis vexé, piqué. — Diable ! voilà qui est fort mauvais.

Maître Bridaine
Dites-leur quelques mots ; les voilà qui se tournent le dos.

Le Baron
Eh bien ! mes enfants, à quoi pensez-vous donc ? Que fais-tu là, Camille, devant cette tapisserie ?


Camille, regardant un tableau.
Voilà un beau portrait, mon oncle ! N’est-ce pas une grand’tante à nous ?

Le Baron
Oui, mon enfant, c’est ta bisaïeule, — ou du moins la sœur de ton bisaïeul, — car la chère dame n’a jamais concouru, — pour sa part, je crois, autrement qu’en prières, — à l’accroissement de la famille. C’était, ma foi, une sainte femme.

Camille
Oh ! oui, une sainte ! c’est ma grand’tante Isabelle. Comme ce costume religieux lui va bien !

Le Baron
Et toi, Perdican, que fais-tu là devant ce pot de fleurs ?

Perdican
Voilà une fleur charmante, mon père. C’est un héliotrope.

Le Baron
Te moques-tu ? elle est grosse comme une mouche.

Perdican
Cette petite fleur grosse comme une mouche a bien son prix.

Maître Bridaine
Sans doute ! le docteur a raison. Demandez-lui à quel sexe, à quelle classe elle appartient, de quels éléments elle se forme, d’où lui viennent sa sève et sa couleur ; il vous ravira en extase en vous détaillant les phénomènes de ce brin d’herbe, depuis la racine jusqu’à la fleur.

Perdican
Je n’en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu’elle sent bon, voilà tout.

Introduction

Dans un siècle mouvementé, lié avec le retour de la monarchie et les désillusions polititques, la génération de Musset révait de grandeur et de liberté. En 1834, agé de 23 ans, Musset n’est plus un écrivain débutant. Il a déjà publié des poésies et des pièces, mais ses premières tentatives au théatre ont été un échec - on peut notamment citer La Nuit Vénitienne - ce qui le redirige vers le théatre lu.

La pièce On ne badine pas avec l’amour, commencé sous la forme de vers, sera ensuite dérimée pour être publiée en 1834, dans le groupement de textes Des spectacles dans un fauteuil et ne sera d’ailleurs jamais jouée du vivant de Musset.

Lors de la première scène, le lecteur comprend que deux cousins, Camille et Perdican, retournent chez le Baron et ont le projet d’être mariés par celui-ci. On remarque aussi que le Baron, ainsi que les différents adultes présents dans la pièce, sont des personnages fantoches, ce qui inscrit le registre comique. Cette deuxième scène fait partie de l’exposition, chargé de présenter l’intrigue, introduire les personnages ainsi que les enjeux. Elle contraste avec la scène précédente, en introduisant le pathétique, le sérieux, qui confirme l’appartenance de l’intrigue au drame romantique.

Problématique

En quoi cette scène de rencontres est-elle des retrouvailles manquées, entre les deux héros que tout semble opposer ?

Plan

  1. Un coup de foudre manqué
  2. Le grotesque de la réaction des adultes
  3. La confirmation de deux univers irréconciliables

Analyse

Cette scène est la première scène de l’œuvre où le spectateur va enfin voir les personnages, mais aussi remarquer la conséquence de leurs parcours largement différents, qui va vouer cet évènement tant attendu par les adultes à l’échec.

Partie 1 : Un coup de foudre manqué

“d’un coté, … de l’autre” : didascalie avec termes opposés → souligne leurs parcours différents dès le début de l’extrait (cf. Acte I scène 1)

“Bonjour mes enfants ;” : pronom possessif au pluriel dès la première phrase du Baron + “embrassez moi, et embrassez vous.” : impératif → tente tout de suite de les unir

Continuation du ton exclamatif avec la réponse de Perdican

“chère; cher; bien-aimée; bonheur; heureux” : Champ lexical du bonheur → va s’opposer à la froideur de Camille

Antithèse entre les phrases exclamatives et longues de Perdican, du Baron et la ponctuation simple de la courte phrase de Camille

“Camille” : apostrophe + “belle comme le jour” : comparaison → éprouve du sentiment pour sa cousine

Le Baron pose une question peu utile, puisqu’il à sûrement déjà la réponse → permet d’entretenir le discours entre les deux amants

Perdican répond brièvement, avec des propositions courtes (3 syllabes chacune), à la question du Baron, avant de s’exclamer encore une fois devant Camille, ici en décrivant sa beauté par le changement:

  • “te voilà métamorphosée en femme !” : métaphore

  • “que c’est hier que je ne t’ai pas vue plus haute que cela” → marque le changement

“Excusez-moi” : manière polie de dire non → Camille se montre froide

“Un compliment vaut un baiser” → le Baron trouve une excuse pour que les deux s’embrassent

Perdican tente de faire une morale, puisqu’il emploie le présent de vérité générale, afin de pouvoir se réconcilier avec Camille en tant qu’amis et non pas amants

Camille reste toutefois inflexible face à Perdican, en utilisant à son tour le présent de vérité générale et les négations grammaticales “ni” et “ne … que”

Le Baron emploie donc un euphémisme, pour essayer de garder son calme et pouvoir retenter de contrôler la situation

Partie 2 : Le grotesque de la réaction des adultes

Partie 3 : La confirmation de deux univers irréconciliables

Conclusion

Camille apparait profondément déplacée de la vie réelle, en contemplation des artifices religieux, tandis que Perdican garde son contact au monde. Ces premiers échanges dans cette deuxième scène sont présentés comme une mise en abîme, car le Baron à mis en scène le mariage - raté, qui vient déjouer toutes les attentes des adultes. Il s’agit donc d’un coup de théâtre dans la pièce.

Le topos de la rencontre amoureuse est traité par Musset de manière originale : 2 jeunes amoureux plongés dans des univers opposés, avec face à eux des fantoches, des personnages grotesques.

Ouvertures

Scène du coup de foudre dans La Princesse de Clèves, La Fayette (1678)

“Ce fut comme une apparition."
L’éducation sentimentale, Gustave Flaubert (1869)

“Elle lui déplut."
Aurélien, Louis Aragon (1944)