Texte n°08 : Lettre CLXI
Les Lettres Persanes (1721), Montesquieu
Sur cette page
Extrait
Oui, je t’ai trompé ; j’ai séduit tes eunuques ; je me suis jouée de ta jalousie ; et j’ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs. Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines: car que ferais-je ici, puisque le seul homme qui me retenait à la vie n’est plus? Je meurs; mais mon ombre s’envole bien accompagnée: je viens d’envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges, qui ont répandu le plus beau sang du monde. Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule, pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? Non : j’ai pu vivre dans la servitude ; mais j’ai toujours été libre: j’ai réformé tes lois sur celles de la nature; et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance. Tu devrais me rendre grâces encore du sacrifice que je t’ai fait ; de ce que je me suis abaissée jusqu’à te paraître fidèle ; de ce que j’ai lâchement gardé dans mon coeur ce que j’aurais dû faire paraître à toute la terre ; enfin de ce que j’ai profané la vertu en souffrant qu’on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies. Tu étais étonné de ne point trouver en moi les transports de l’amour: si tu m’avais bien connue, tu y aurais trouvé toute la violence de la haine. Mais tu as eu longtemps l’avantage de croire qu’un coeur comme le mien t’était soumis. Nous étions tous deux heureux; tu me croyais trompée, et je te trompais. Ce langage, sans doute, te paraît nouveau. Serait-il possible qu’après t’avoir accablé de douleurs, je te forçasse encore d’admirer mon courage ? Mais c’en est fait, le poison me consume, ma force m’abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu’à ma haine ; je me meurs.
Introduction
Les Lettres persanes, roman épistolaire publié anonymement en 1721, est une œuvre majeure de Montesquieu qui, à travers le regard de deux Persans, Usbek et Rica, voyageant en Europe, offre une critique acerbe des mœurs et des institutions du XVIIIe siècle. Parallèlement aux observations sur la société occidentale, le roman développe une intrigue orientale centrée sur le sérail d’Usbek à Ispahan, où ses femmes, notamment Roxane, se révoltent contre leur condition.
Dans la lettre 161, Roxane écrit à Usbek pour lui annoncer son suicide après avoir empoisonné ses eunuques et, implicitement, Usbek lui-même. Ce texte, à la fois tragique et subversif, permet à Montesquieu de dénoncer l’oppression des femmes dans les sociétés patriarcales, tout en célébrant leur dignité et leur liberté intérieure.
Problématique
Comment dans cette lettre 161 des Lettres Persanes, Montesquieu défend la condition des femmes ?
Plan
- La condition tragique des femmes du début à “le droit d’affliger tous mes désirs ?”
- La revendication de la liberté de la femme de “Non : j’ai pu vivre” à la fin
Analyse
Partie 1
“Oui, je t’ai trompé” : affirmation + passé composé → action déjà réalisée, ce qui suscite l’attention du lecteur
“je” x 4 : première personne du singulier + allitération en “j” → tragédie de son cas personnel
“séduit”, “me suis jouée”, “délices”, “plaisirs” : champ lexical du plaisir → situe l’intrigue dans le domaine de l’amour
“tes eunuques”, “ta jalousie” : pronoms possessifs à la deuxième personne → elle utilise les gardiens d’Usbek contre lui-même
“affreux sérail” : adjectif péjoratif → dénonciation du sérail comme lieu d’oppression
Antithèse entre “affreux sérail” et “faire un lieu de délices et de plaisirs” → transformation ironique de l’espace de contrainte en espace de liberté
“Je vais mourir” : futur proche → Roxane annonce sa décision irrévocable
“le poison va couler dans mes veines” : métaphore → Usbek est impuissant face à Roxane qui voit sa mort confirmée
“le plus beau sang du monde” : hyperbole → dénonciation de leur mort comme crime
“Comment as-tu pensé” : question rhétorique → accusation directe d’Usbek
“adorer tes caprices” : métaphore religieuse + terme péjoratif → dénonciation de l’arbitraire et de l’égocentrisme d’Usbek
“affliger tous mes désirs” : hyperbole → oppression totale et systématique
Partie 2
“Non” : adverbe de négation → refus catégorique des attentes d’Usbek
“j’ai pu vivre dans la servitude” : passé composé → reconnaissance de la contrainte physique
“mais j’ai toujours été libre” : conjonction de coordination + adverbe → affirmation absolue de sa liberté intérieure, malgré tout
“j’ai réformé tes lois sur celles de la nature” : métaphore + antithèse → Roxane s’oppose fermement à Usbek, en indiquant le manque d’humanité dans les pratiques d’Usbek
“mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance” : métaphore spatiale → l’esprit de Roxane et comme un territoire que personne ne peut envahir
“tu devrais me rendre grâces” : ton ironique → montre qu’Usbek devrait être reconnaissant de sa “fidélité” forcée
“de ce que je me suis abaissée jusqu’à te paraître fidèle” : métaphore spatiale → être fidèle à lui était d’un niveau bas, une humiliation
“j’ai lâchement gardé dans mon cœur” : adverbe péjoratif + métaphore à visée ironique → elle se traite de lâche pour ne pas avoir révélé sa révolte plus tôt, où ici le “cœur” est utilisé de manière ironique
“j’ai profané la vertu” : métaphore → dégrade Usbek de manière ironique en même temps
Antithèse “ma soumission” et “tes fantaisies” → de manière ironique,
“ne point” : négation grammaticale + “les transports de l’amour” : champ lexical de la passion → attente déçue d’Usbek, qui projetait ses désirs sur elle
“toute la violence de la haine” : hyperbole → révélation brutale de ses véritables sentiments
“tu as eu longtemps l’avantage” : ironie → Usbek croyait avoir le dessus, mais c’était une illusion
“Nous étions tous deux heureux” : imparfait → leur bonheur était basé sur le mensonge
“sans doute, te paraît nouveau” : modalisateur + présent → effet de surprise et d’incompréhension face à Roxane, qui montre qu’elle est maîtresse de la situation
“Serait-il possible” : question rhétorique → défiance, provocation envers Usbek
“après t’avoir accablé de douleurs” : participe passé → montre qu’elle a accompli ce qu’elle voulait dire
“le poison me consume, ma force m’abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu’à ma haine ; je me meurs” : gradation + euphémismes → Roxane, au travers de cette mort, éprouve la victoire d’avoir affirmé sa liberté
Conclusion
Dans cette lettre, Montesquieu utilise la voix de Roxane pour dénoncer l’oppression des femmes dans les sociétés patriarcales. En utilisant un ton provocateur et d’une situation ou Usbek en est impuissant, Roxane incarne la femme qui, bien que physiquement prisonnière, reste libre dans son esprit et sa dignité.
Ouvertures
Cette lettre s’inscrit dans le débat sur la condition féminine au siècle des Lumières. Montesquieu, comme Madame de Staël ou Olympe de Gouges, autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, dénonce l’inégalité entre les sexes. Roxane préfigure les héroïnes féminines de la littérature engagée, comme Madame Bovary de Flaubert qui luttent pour leur autonomie malgré les contraintes sociales