Texte n°07 : Lettre n°41 (incomplet)

Lettres d'une Péruvienne (1752), Françoise de Graffigny

Extrait

 C’est en vain que vous vous flatteriez de faire prendre à mon cœur de nouvelles chaînes. Ma bonne foi trahie ne dégage pas mes serments ; plût au ciel qu’elle me fît oublier l’ingrat ! mais quand je l’oublierais, fidèle à moi-même, je ne serai point parjure. Le cruel Aza abandonne un bien qui lui fut cher ; ses droits sur moi n’en sont pas moins sacrés : je puis guérir de ma passion, mais je n’en aurai jamais que pour lui : tout ce que l’amitié inspire de sentiments sont à vous, vous ne la partagerez avec personne, je vous les dois. Je vous les promets ; j’y serai fidèle ; vous jouirez au même degré de ma confiance et de ma sincérité ; l’une et l’autre seront sans bornes. Tout ce que l’amour a développé dans mon cœur de sentiments vifs et délicats tournera au profit de l’amitié. Je vous laisserai voir avec une égale franchise le regret de n’être point née en France, et mon penchant invincible pour Aza ; le désir que j’aurais de vous devoir l’avantage de penser ; et mon éternelle reconnaissance pour celui qui me l’a procuré. Nous lirons dans nos âmes : la confiance sait aussi-bien que l’amour donner de la rapidité au temps. Il est mille moyens de rendre l’amitié intéressante & d’en chasser ennui.

 Vous me donnerez quelque connaissance de vos sciences et de vos arts ; vous goûterez le plaisir de la supériorité ; je le reprendrai en développant dans votre cœur des vertus que vous n’y connaissez pas. Vous ornerez mon esprit de ce qui peut le rendre amusant, vous jouirez de votre ouvrage ; je tâcherai de vous rendre agréables les charmes naïfs de la simple amitié, et je me trouverai heureuse d’y réussir.

 Céline en nous partageant sa tendresse répandra dans nos entretiens la gaieté qui pourrait y manquer : que nous resterait-il à désirer ?

 Vous craignez en vain que la solitude n’altère ma santé. Croyez-moi, Déterville, elle ne devient jamais dangereuse que par l’oisiveté. Toujours occupée, je saurai me faire des plaisirs nouveaux de tout ce que l’habitude rend insipide.

 Sans approfondir les secrets de la nature, le simple examen de ses merveilles n’est-il pas suffisant pour varier et renouveler sans cesse des occupations toujours agréables ? La vie suffit-elle pour acquérir une connaissance légère, mais intéressante de l’univers, de ce qui m’environne, de ma propre existence ?

 Le plaisir d’être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d’aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j’existe, pourrait seul rendre heureux, si l’on s’en souvenait, si l’on en jouissait, si l’on en connaissait le prix.

Introduction

L’extrait analysé constitue l’explicit du roman - le passage capital où l’on attend une conclusion, ici ses dernières résolutions sur son projet de vie. Cette lettre fait partie de la correspondance à Déterville depuis la lettre 37, l’ami et le confident de Zilia. Dans les lettres précédentes, Zilia avait fait apprendre à Déterville la trahison d’Aza, qui s’est marié à une espagnole.

Dans cet extrait, elle écrit à Déterville pour répondre à sa demande, mais elle lui explique aussi comment elle envisage son futur, et va fonder une relation basé sur l’amitié : elle renonce au sentiment passionnel.

Problématique

Comment Zilia, dans cette dernière lettre du roman, affirme-t-elle sa fidélité à ses valeurs ainsi que l’art de vivre fondé sur l’amitié et l’esprit des Lumières ?

Plan

  1. Le refus amoureux de Zilia qui choisit de rester fidèle à Aza
    du début à “je n’en aurai jamais que pour lui”
  2. La proposition d’un engagement amical
    de “tout ce que l’amitié inspire” à “d’en chasser l’ennui.”
  3. Les vertus de la réciprocité dans l’amitié
    de “Vous me donnerez” à “que nous resterait-t-il à désirer ?”
  4. Un nouveau programme existentiel
    de “Vous craignez en vain” à la fin

Analyse

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Partie 4

Conclusion

Cette lettre 41, dernière lettre de Zilia à Déterville, ne se contente pas de clore le roman : elle en est le point d’orgue philosophique. Elle rejette l’amour passionnel pour ériger l’amitié, un idéal de vie. Elle propose un nouveau pacte basé sur le respect, la confiance et le partage intellectuel dans la sérénité de son lieu.

Ouvertures