Texte n°06 : Lettre n°34 (incomplet)

Lettres d'une Péruvienne (1752), Françoise de Graffigny

Extrait

 Je ne sais quelles sont les suites de l’éducation qu’un père donne à son fils ; je ne m’en suis pas informée. Mais je sais que, du moment que les filles commencent à être capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre à vivre dans le monde, que l’on confie le soin d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d’en avoir et qui sont incapables de leur former le cœur qu’elles ne connaissent pas.

 Les principes de la religion, si propres à servir de germe à toutes les vertus, ne sont appris que superficiellement et par mémoire. Les devoirs à l’égard de la divinité ne sont pas inspirés avec plus de méthode. Ils consistent dans de petites cérémonies d’un culte extérieur, exigées avec tant de sévérité, pratiquées avec tant d’ennui, que c’est le premier joug dont on se défait en entrant dans le monde, et si l’on en conserve encore quelques usages, à la manière dont on s’en acquitte, on croirait volontiers que ce n’est qu’une espèce de politesse que l’on rend par habitude à la divinité.

[…]

 Régler les mouvements du corps, arranger ceux du visage, composer l’extérieur, sont les points essentiels de l’éducation. C’est sur les attitudes plus ou moins gênantes de leurs filles que les parents se glorifient de les avoir bien élevées.


[…]

 Quand tu sauras qu’ici l’autorité est entièrement du côté des hommes, tu ne douteras pas, mon cher Aza, qu’ils ne soient responsables de tous les désordres de la société. Ceux qui, par une lâche indifférence, laissent suivre à leurs femmes le goût qui les perd, sans être les plus coupables ne sont pas les moins dignes d’être méprisés ; mais on ne fait pas assez d’attention à ceux qui, par l’exemple d’une conduite vicieuse et indécente, entraînent leurs femmes dans le dérèglement, ou par dépit ou par vengeance. Et en effet, mon chez Aza, comment ne seraient-elles pas révoltées contre l’injustice des lois qui tolèrent l’impunité des hommes, poussée au même excès que leur autorité. Un mari, sans craindre aucune punition, peut avoir pour sa femme les manières les plus rebutantes ; il peut dissiper en prodigalités, aussi criminelles qu’excessives, non seulement son bien, celui de ses enfants, mais même celui de la victime qu’il fait gémir presque dans l’indigence, par une avarice pour les dépenses honnêtes, qui s’allie très communément ici avec la prodigalité. Il est autorisé à punir rigoureusement l’apparence d’une légère infidélité en se livrant sans honte à toutes celles que le libertinage lui suggère. Enfin, mon cher Aza, il semble qu’en France les liens du mariage ne soient réciproques qu’au moment de la célébration, et que dans la suite les femmes seules y doivent être assujetties.

 Je pense et je sens que ce serait les honorer beaucoup que de les croire capables de conserver de l’amour pour leur mari malgré l’indifférence et les dégoûts dont la plupart sont accablées. Mais qui peut résister au mépris ?

Introduction

Les Lettres d’une Péruvienne est un roman épistolaire monodique écrite par Françoise de Graffigny, publiée dans sa première version en 1747. Après un très grand succès de l’oeuvre, elle décide de publier une deuxième version en 1752, qui corrige les fautes de la première version, mais aussi introduit trois nouvelles lettres.

La lettre 34 est assez particulière, car elle fait partie des lettres ajoutées à cette seconde édition, mais il s’agit aussi de la lettre la plus longue de l’oeuvre, ce qui marque l’importance pour Mme de Graffigny.

Problématique

Comment Zilia critique-t-elle avec vigueur l’éducation accordée aux femmes ainsi que le statut des femmes mariées au XVIII siècle?

Plan

  1. La critique de l’enseignement dans les couvents
    du début à “de les avoir bien élevées
  2. Dénonciation d’une inégalité inacceptable entre un mari et sa femme
    de “Quand tu sauras” jusqu’à la fin

Analyse

Partie 1

“Je” : emploi de la première personne du singulier + “ne sais pas” : négation grammaticale exprimant le doute → forme propre à la lettre

“donne” : présent de vérité → réflexion philosophique du collectif de l’éductation

“mais” : conjonction de coordination + “je sais que” : opposition à la négation grammaticale employée précédemment → donne de l’autorité et de la crédibilité sur le propos qu’elle compte donner

“on” : troisième personne du singulier → désigne la société patriarcale dont les idées s’éloignent de ceux de Zilia (qui emploie pour elle la première personne)

Antithèse entre “enfermer” et “dans le monde” → souligne la dimension paradoxale de leur éducation

“une maison religieuse” : périphrase → marque l’éloignement encore présent entre Zilia et cette société

“d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d’en avoir” : paradoxe → met en lumière la source du problème de leur éducation

“incapable” + “ne pas” : négations → désigne ici l’incapacité des nonnes à éduquer les jeunes filles

“si propre à servir de germe à toutes les vertus” : emploi de termes mélioratifs → Zilia remet en cause l’éducation de la religion, et non pas la religion elle-même

“ne que” : négation restrictive + “superficiellement”, “par mémoire” : champ lexical de l’apparence + “ne pas” : négation grammaticale → souligne l’inutilité de l’éducation religieuse

“petite cérémonie”, “culte extérieur”, “tant de sévérité” : vocabulaire dévalorisant + “tant” x 2 : insistance → dépréciation de l’enseignement, mené sans efficacité

“c’est le premier joug dont on se défait” : métaphore de la prise de liberté + présent de vérité → les apprentissages sont inutiles

Partie 2

Conclusion

Dans ce passage, consacré à l’éducation des jeunes françaises, Zilia jette un regard désapprobateur et dénonce avec lucidité les injustices du mariage français. Elle s’en prend au système social et légal, qui confère un pouvoir démesuré aux hommes. Une raison à ses yeux vient de l’éducation donnée aux filles mises dans les couvents, qu’elle compare à l’éducation Péruvienne, un enseignement moral de qualité. Il s’agit d’une argumentation très structurée, qui utilise un vocabulaire accusateur, un registre polémique et ironique afin de mettre en evidence cette inégalité. Son regard d’étrangère lui permet de porter un jugement sans concessions, et Françoise de Graffigny annonce à travers Zilia son combat pour l’émancipation féminine.

Ouvertures

Cette critique de l’inégalité des genres au XVIIIe siècle est sans doute novateur, mais elle remonte du XVIIe, avec L’école des femmes de Molière, dont ce court extrait de l’acte III scène 2, lorsque Arnolphe s’adresse à Agnès dans un long monologue, explique cette inégalité :

Votre sexe n’est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême et l’autre subalterne ;
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne ;


Dans cette lettre 34, Zilia critique aussi la place du couvent dans l’éducation féminine. Certains auteurs, notamment Diderot, s’intéressent à ce sujet-là. Avec La Religieuse publiée en 1796, Diderot s’inspire d’une histoire réelle, celle de Marguerite Delamarre, qui raconte l’évasion d’une jeune fille enfermée et devenue religieuse contre son gré.