Texte n°05 : Lettre n°10
Lettres d'une Péruvienne (1752), Françoise de Graffigny
Extrait
Je suis enfin arrivée à cette Terre, l’objet de mes désirs, mon cher Aza, mais je n’y vois encore rien qui m’annonce le bonheur que je m’en étais promis, tout ce qui s’offre à mes yeux me frappe, me surprend, m’étonne, et ne me laisse qu’une impression vague, une perplexité stupide, dont je ne cherche pas même à me délivrer ; mes erreurs répriment mes jugements, je demeure incertaine, je doute presque de ce que je vois.
À peine étions-nous sortis de la maison flottante, que nous sommes entrés dans une ville bâtie sur le rivage de la mer. Le peuple qui nous suivait en foule me paraît être de la même Nation que le Cacique, et les maisons n’ont aucune ressemblance avec celles des villes du Soleil : si celles-là les surpassent en beauté par la richesse de leurs ornements, celles-ci sont fort au-dessus par les prodiges dont elles sont remplies.
En entrant dans la chambre où Déterville m’a logée, mon cœur a tressailli ; j’ai vu dans l’enfoncement une jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil ; j’ai couru à elle les bras ouverts. Quelle surprise, mon cher Aza, quelle surprise extrême, de ne trouver qu’une résistance impénétrable, où je voyais une figure humaine se mouvoir dans un espace fort étendu !
L’étonnement me tenait immobile les yeux attachés sur cette ombre, quand Déterville m’a fait remarquer sa propre figure à côté de celle qui occupait toute mon attention : je le touchais, je lui parlais, et je le voyais en même temps fort près et fort loin de moi.
Ces prodiges troublent la raison, ils offusquent le jugement ; que faut-il penser des habitants de ce pays ? Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus.
Le Cacique m’a fait comprendre que la figure que je voyais était la mienne ; mais de quoi cela m’instruit-il ? Le prodige en est-il moins grand ? Suis-je moins mortifiée de ne trouver dans mon esprit que des erreurs ou des ignorances ? Je le vois avec douleur, mon cher Aza ; les moins habiles de cette Contrée sont plus savants que tous nos Amautas.
Le Cacique m’a donné une China jeune et fort vive ; c’est une grande douceur pour moi que celle de revoir des femmes et d’en être servie : plusieurs autres s’empressent à me rendre des soins, et j’aimerais autant qu’elles ne la fissent pas, leur présence réveille mes craintes. A la façon dont elles me regardent, je vois bien qu’elles n’ont pas été à Cuzco. Cependant je ne puis encore juger de rien, mon esprit flotte toujours dans une mer d’incertitude ; mon cœur seul inébranlable ne désire, n’espère, et n’attend qu’un bonheur sans lequel tout ne peut être que peines.
Introduction
L’étrangeté commence quand la familiarité se brise, quand les repères s’effacent Georges Didi-Huberman
Au XVIIIe siècle, les récits de voyage et les romans épistolaires connaissent un grand succès. Ils permettent aux auteurs de porter un critique sur la société. A l’image des Lettres Persanes (1721), les Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny, une rare femme de lettres, reprend ce procédé à traver la voix d’une femme étrangère, Zilia, arrachée à son pays et confrontée à la civilisation européenne.
A travers le regard de Zilia, jetée dans une Europe aussi fascinante qu’incompréhensible, l’auteure explore les thèmes de l’exil, du choc culturel et de la quête d’identité. Ce récit, à la croisée des genres épistolaire, exotique et du roman d’apprentissage, interroge la condition de l’étranger, la relativité des cultures, et la place des femmes dans une société en pleine mutation.
La lettre 10 est la première lettre envoyée à Aza. Elle débarque dans le port de Marseille, alors qu’elle à été prise par les conquistadores Espagnols, puis les Français. Ce passage imporant montre le choc culturel subi et permet d’explorer les thèmes mentionnées précédemment. Elle regarde ce pays, troublée, et livre à Aza ses premières impressions, marquée par la curiosité et l’incompréhension.
Problématique
Comment cette lettre met-elle le choc culturel de Zilia et révèle-t-elle sa perception de l’Europe comme un monde à la fois fascinant et hostile ?
Plan
- L’arrivée en terre inconnue - entre émerveillement et perplexité du début à “les prodiges dont elles sont remplies”
- L’expérience du miroir - l’altérité et le trouble identitaire de “En entrant dans la chambre” à “rien déterminer là dessus”
- Le refuge dans la persistance d’Aza de “Le Cacique” à la fin
Analyse
Partie 1 : L’arrivée en terre inconnue
“Je” : emploi de la première personne du singulier → utilise la focalisation interne pour donner de l’immersion
“enfin arrivée à cette Terre” : ellipse → permet de plonger le lecteur tout de suite dans sa découverte d’un monde nouveau
" je n’y vois encore rien qui m’annonce le bonheur que je m’en étais promis" : chiasme + négation grammaticale → différence entre l’attente et la réalité
“me frappe, me surprend, m’étonne” : gradation ascendante + verbes de perception : progression logique de la réaction émotionnelle
Anaphore en “me” → insiste sur le caractère passif de Zilia, submergée par un nouveau monde
“impression vague”, “perplexité stupide”, “les erreurs répriment mes jugements”, “je demeure incertaine”, “je doute” : champ lexical de la confusion → Zilia ne comprend rien de ce quelle voit
“dont je ne cherche pas même à me délivrer” : registre pathétique → son impuissance touche le lecteur
“la maison flottante” : périphrase → révèle son incompréhension des technologies européennes
“une ville bâtie sur le rivage de la mer” : manque de précision → Zilia ne sait pas où elle se trouve
“me paraît être de la même Nation que le Cacique” : modalisateur + terme Péruvien → montre sa nécessité de rapprocher à un monde qu’elle comprend, même si ça doit passer par de l’ethnocentrisme
“mais” : conjonction de coordination + “aucune” : négation totale → elle n’arrive pas du tout à rapprocher les habitations européennes des habitations Péruviennes
“des prodiges” : métaphore désignant les innovations techniques → elle perçoit ce qu’elle voit comme de la magie
Partie 2 : L’expérience du miroir
“mon cœur a tressailli” : passé simple → action soudaine, ce qui donne un effet de suspense, car le lecteur ignore encore la cause de cette émotion
“une jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil” : périphrase + comparaison → elle interprète son reflet comme une autre qu’elle
Anaphore de “quelle surprise” + “extrême” : adverbe d’intensité → amplification de l’émotion
“ne trouver qu’une résistance impénétrable” : négation restrictive + paronomase → la possibilité qu’elle connaisse quelque chose de familier est complètement effacée
“sur cette ombre” : métaphore + pronom indéfini → son reflet est à la fois elle et autre chose, d’où le trouble identitaire
“immobile”, “attachés” : champ lexical de la paralysie → marque la stupéfaction
Double antithèse avec “troublent la raison” et “offusquent le jugement” → Zilia essaie de trouver une raison à son incompréhension
Antithèse entre “craindre” et “aimer” : conflit intérieur entre méfiance et fascination
“Je ne me garderai bien de rien déterminer” : double négation + futur simple → refus catégorique de trancher
Partie 3 : Le refuge dans la persistance d’Aza
“mais de quoi cela m’instruit-il ?” : conjonction de coordination + ironie tragique → même après avoir compris, elle reste désorientée
“Le prodige en est-il moins grand ? Suis-je moins mortifiée de ne trouver dans mon esprit que des erreurs ou des ignorances ?” : 2 questions rhétoriques + négation restrictive → Zilia se sent incapable de comprendre ce qu’elle voit
Antithèse entre “les moins habiles” et “tous nos Amautas” → renversement des valeurs, qui marque sa désorientation
“Le Cacique”, “une China” : terminologie Inca → elle continue de projetter ses repères péruviens sur la réalité française pour se rassurer
Antithèse entre “c’est une grande douceur pour moi” et “leur présence réveille mes craintes” → Zilia oscille entre réconfort et méfiance
“elles n’ont pas été à Cuzco” : périphrase → elle juge leur ignorance, elles qui sont Françaises, alors qu’elle est elle-même ignorante de leur monde
“mon esprit flotte toujours dans une mer d’incertitude” : métaphore → marque l’instabilité, la désorientation de Zilia
“mon cœur seul inébranlable ne désire, n’espère, et n’attend qu’un bonheur” : anaphore en “ne” + rythme ternaire + négation restrictive → insistance sur la fixité de son amour pour Aza
L’esprit de Zilia sombre dans l’incertitude, l’inquiétude, le chaos. Pour garder les pieds sur terre, l’esprit clair, Aza est bien son seul repère émotionnel face à la désorientation qui l’habite.
Conclusion
Cette lettre retrace une péripétie qui illustre bien le parcours de Zilia. La découverte du miroir est la métaphore de la rencontre entre les deux mondes, entre celui qu’elle connait au Pérou et celui qu’elle découvre. Françoise de Graffigny nous montre comment Zilia oscille entre l’émerveillement et l’angoisse dus au choc culturel. Mais elle montre aussi une certaine idée des Lumières : la rencontre avec l’Autre et la remise en question des préjugés dans cette quête d’identité.
Ouvertures
On peut rapprocher ce thème du choc culturel de celui exploré dans Les Lettres persanes de Montesquieu, où Rica et Usbek découvrent Paris avec un mélange d’ironie et de désarroi. Cependant, contrairement à Usbek, Zilia n’a pas de distance critique : son émotion prime sur la raison, ce qui rend son témoignage d’autant plus poignant.
Plus largement, cette lettre préfigure les questionnements contemporains sur l’interculturalité. Aujourd’hui encore, la rencontre entre les cultures suscite les mêmes mélanges d’admiration, de méfiance et de remises en question. Zilia, en refusant de trancher entre crainte et fascination, incarne une posture moderne : celle qui accepte l’ambiguïté comme condition de la compréhension mutuelle.