Texte n°04: L'huître

Le parti pris des choses (1942), Francis Ponge

Extrait

L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché et peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.


 A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.


 Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner.

Introduction

Poème écrits entre 1924 et 1939 et publiés en 1942, Le parti pris des choses de Francis Ponge est un recueil qui a pour objectif de faire changer notre regard sur les choses qui nous entourent. Pour cela, il se focalise sur la matérialité des choses et le language utilisé. Il ne cherche pas à décrire de la manière la plus objective des objets du quotidien mais plutôt faire sentir au lecteur l’écart entre les mots et les choses.

Le poème L’huître est le dixième poème du recueil, écrit lui aussi en prose.

Problématique

Comment Francis Ponge transforme-t-il un objet banal du quotidien en un univers poétique révélant le pouvoir créateur du langage ?

Plan

  1. La description extérieure de l’huître et sa difficulté à l’ouvrir
    Du début à “d’une sorte de halos.”
  2. La découverte d’un univers intérieur foisonnant
    De “A l’intérieur” à “frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords”
  3. L’apparition de la perle et la réflexion sur la création poétique
    De “Parfois très rare” à la fin

Analyse

Partie 1 - La description extérieure de l’huître

“L’huître” : article défini + “est” : présent de vérité générale + “de la grosseur d’un galet moyen” : comparaison + “plus rugeuse”, “moins unie” : comparatifs → commence par une description banale, à ce qu’on pourrait s’attendre d’un dictionnaire et non pas d’un poème

“blanchâtre” : suffixe péjoratif ou approximatif → montre que le poète refuse l’idéalisation

“C’est un monde” : métaphore → le poète change brusquement d’échelle, montrant la richesse que l’objet peut contenir

Antithèse entre “clos” et “ouvrir” + “pourtant” : adverbe → l’objet reste fermé, mais est possible d’accès

“il faut alors la tenir”, “se servir”, “s’y reprendre” : verbes à l’infinitif + “creux”, “torchon”, “couteau” : vocabulaire technique → Ponge nous fait un véritable mode d’emploi, encore loin de la poésie que l’on connaît

“couteau”, “ébréché”, “peu franc”, “s’y coupent”, “s’y cassent les ongles” : champ lexical de la violence + “les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles” : allitération en [k] (bruits des chocs qu’on lui porte) → l’ouverture apparaît comme un combat, comme si l’huître et parallèlement le résultat poétique était un secret à cacher

Opposition au niveau du language entre “ronds blancs” et “halos” + “halos” : métaphore → indique que les simples traces blanches deviennent des phénomènes célestes

Ponge commence petit à petit à transformer le réel, afin de faire de l’huître une métaphore de la création poétique

Partie 2 - La découverte d’un univers intérieur foisonnant

“tout un monde” : hyperbole + métaphore → permet au lecteur de découvrir la richesse cachée

Le mot « firmament » désigne :

  • au sens propre : le ciel
  • au sens figuré : l’intérieur nacré de la coquille.

L’expression « à proprement parler » attire l’attention sur ce double sens.

Le poème réfléchit ainsi sur le langage lui-même.

“s’affaissent”, “flue”, “reflue” : verbes de mouvement → l’intérieur est source de vie

On retrouve un contraste dans le choix des mots :

  • “nacre”, “firmament”, “dentelle” : vocabulaire riche, soutenu
  • “mare”, “sachet”, “visqueux” : vocabulaire familier, banal

Ponge refuse la distinction traditionnelle entre le beau et le laid, et tout peut devenir matière poétique.

Le paragraphe entier opère sur une synecdoque :

  • vue : “verdâtre”, “à la vue”, “noirâtre”
  • toucher : “visqueuse”
  • goût : “à boire et à manger”
  • odorat : “à odeur”

Le lecteur découvre l’objet dans toute sa matérialité.

Même si le poème est en prose, il fait preuve de musicalité :

  • Allitération en [s] : “les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous”
  • Assonance en [u] : “flue et reflue à l’odeur et à la vue”

Partie 3 - L’apparition de la perle et la réflexion sur la création poétique

“parfois” : adverbe + “très rare” : superlatif → souligne qu’il s’agit d’une chance d’obtenir la perle, que la beauté est rare

La perle représente :

  • le poème
  • la beauté
  • l’œuvre d’art
  • le mot juste

Comme la perle naît dans l’huître, le poème naît du travail du langage.

“gosier de nacre” : personnification → montre que la parole poétique naît de la matière

“nacre”, “perle”, “orner” : champ lexical de la préciosité → l’objet banal qu’était l’huître devient un trésor

Conclusion

Ainsi, Francis Ponge montre que le rôle du poète n’est pas d’inventer un autre monde mais de révéler la richesse cachée du réel grâce à la puissance du langage.

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