Texte n°16 : L'entrée de Julien Sorel

Le rouge et le noir (1830), Stendhal

Extrait

 En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèce de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu’ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n’entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu’il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l’aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l’une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse : il ne savait pas lire lui-même.

 Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche comme il tombait.


 « Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure. »

 Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu’il adorait.

 « Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la machine empêcha encore Julien d’entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre les noix, et l’en frappa sur l’épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu’il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène.

Introduction

Stendhal est un auteur du XIXe siècle, appartenant au mouvement du réalisme, tout comme Flaubert, Balzac ou Maupassant. Il rend compte d’une réalité sociale, politique et contemporaine du romain. Par ailleurs, le sous-titre de l’oeuvre est Cronique de 1830.

Très imprégné du réalisme mais aussi du romantisme, le roman met en scène le personnage de Julien Sorel, un jeune garcon plein d’ambitions, prêt à chercher sa place dans la société comme le héros romantique l’a fait.

Le Rouge et Le Noir fait partie du roman d’apprentissage, c’est à dire un jeune d’un milieu modeste qui cherche à s’élever socialement à se révéler grâce à des expériences enrichissantes.

Ce texte propose le 1er portrait du personnage principal, présenté dans son milieu familial. Le narrateur le dépeint comme un intrus dans sa famille et dresse un portrait physique et moral dont le but est de mettre en évidence sa singularité.

Problématique

Comment cette première apparition du héros dans le roman fait-elle de lui un être marginal, cherchant à trouver sa place dans le monde ?

Plan

  1. La présentation d’un personnage faible et émotif
    Du début à “il tombait”
  2. Un récit interrompu par un discours, une confrontation entre le père et le fils qui révèle une certaine force du personnage
    De “Eh bien, paresseux !” à la fin

Analyse

Partie 1

“de sa voix de stentor” : CC de manière → Julien à grandi dans un environnement hostile

“personne ne répondit” : proposition juxtaposée mais en opposition à la première → le héros est présenté comme étranger au monde dans lequel il est

“ne que” : négation restrictive → attention exclusive du père aux fils aînés, et donc pas à Julien

“lourdes haches” : champ lexical de la force brutale physique → trace un portrait péjoratif des frères

“suivre exactement la marque noire” : polysémie → attention des frères à bien couper le bois mais aussi preuve d’obéissance, de soumission à leur père

“n’entendit pas” : négation grammaticale → il y beaucoup de bruit dans la scierie

“vraiment” : adv de manière + “la place qu’il aurait dû occuper” : polysémie → il n’est pas aux attentes de son père

“à cheval” : CC de manière → position indéterminée, entre le monde réel et celui qu’il est en train de lire (cf. Napoléon sur son cheval)

“plus haut” : CC de lieu symbolique → situation instable

“Au lieu de surveiller …, Julien lisait” : disproportion des deux propositions + imparfait d’habitude → affirme la marginalité de Julien

Les phrases de la ligne 8 à 11 confirme les différences majeures entre le père et le fils : les deux sont opposés par leurs centres d’intérêts différents. Le père méprise l’appétit de culture de son fils (cf. superlatif “plus antipathique” + adjectif “odieuse” + “manie de lecture” terme péjoratif)

“il ne savait …” : proposition brève → semble implicitement expliquer la raison du rejet du père

“en vain” : adverbe → caractère déceptif de ce fils qui n’appartient pas au monde imposé à lui

“malgré son âge” : CC d’opposition → accentue la force physique de son père (cf. “d’une voix de stentor”)

“calotte” → marque de violence mais aussi de dévalorisation

“retient de la main gauche” : CC de moyen → souligne la force herculéenne du père

“qui l’eussent brisé” : subjonctif plus que parfait (aujourd’hui remplacé par du conditionnel passé) → prouve le danger

Il s’agit d’un portrait en action, qui révèle la force menaçante du père de Julien Sorel, prêt à le blesser. Ici, Julien est présenté comme différent, rejeté par sa famille, passif et dans une immobilité qui contraste avec celle des frères et du père

Partie 2

“Eh bien …” : interjection → reproche sur l’inaction de Julien

“maudits livres” : adjectif péjoratif → confirme le mépris du père

“perdre ton temps” → témoigne de la jalousie du père mais aussi du mépris pour les études

“son livre qui” : omission de l’identité du livre → attente du lecteur à le reconnaître

“Descends, animal, que je te parle.” : impératif + subjonctif + apostrophe → méchanceté et brutalité de ce père qui lui se comporte de manière animale

“une longue perche pour abattre les noix” : CC de moyen → souligne la violence physique exercée par le père, qui ne montre aucune sympathie pour son fils et le déshonore

“abattre”, “frapper” : verbes d’action → insiste sur les mauvaises intentions du père

“A peine …” : prop. sub. CC de temps → débarras immédiat

“chasser”, “pousser” : verbes d’action associés à des bêtes → déshumanise Julien

“Dieu sait ce qu’il va me faire!” : Discours indirect → témoigne de sa peur, son inquiétude

“tristement” : adv. → Julien à des émotions pour le livre qu’il vient de perdre

“le plus” : superlatif → montre son amour pour la lecture

“Le mémorial de Sainte-Hélène” : titre du roman napoléonien → affirme la mentalité de vainqueur de Julien

Conclusion

Ce premier portrait attendu présente un personnage attachant car marginal dans sa propre famille, qui a toutes les qualités du héros romantique, appelé à braver son destin. Cela annonce un personnage rebelle, un jeune ambitieux, qui a pour modèle un personnage historique héroïque, et qui va devoir faire sa place dans une société qui le rejette. Cet extrait annonce les mouvements du réalisme, mais aussi du romantisme, avec la figure du rebelle ambitieux.

Ouvertures

Nous pouvons rapprocher ce portrait à celui qui présente le Bel-Ami de Maupassant dès l’incipit de son roman éponyme. Georges Duroy, ce personnage ambitieux dont on peut suivre l’évolution dans ce roman de formation, finit par obtenir tout ce dont il avait besoin.