Texte N°15: La mort de Manon

Manon Lescaut (1731), Abbé Prévost

Extrait

Je me soumis durant quelques moments à ses désirs ; je reçus ses soins en silence et avec bonté. Mais lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes habits pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu ! que mes vœux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas exaucer ?
Pardonnez si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple ; toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer. Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit ; je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes ; je les approchai de mon sein pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit d’une voix faible qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait ; c’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni ; il a voulu que j’aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.

Introduction

On a souvent dit de Manon que c’était un personnage énigmatique mystérieux. Maupassant a dit à propos d’elle, en 1885 :

Cette fille diverse, complexe, changeante, sincère, odieuse et adorable, pleine d’inexplicables mouvements de cœur […] n’est-elle pas adorablement vraie ?

Ainsi, la mort de l’héroïne constitue un moment attendu pour les lecteurs et prend souvent place dans le dénouement. Il s’agit d’un topos romanesque qui dans le roman du XVIIIe siècle prend une valeur morale alors que le XIXe sera souvent relatée plus réaliste.

Les deux amants ont été retrouvés par les deux pères, M. de G… M… et celui de Des Grieux, qui vont s’allier pour les emprisonner à Châtelet pour vols. Le père de Des Grieux intervient pour libérer son fils mais ils obtiennent la déportation en Amérique de Manon. Cependant, Des Grieux suit le convoi, et rencontre par ailleurs pour la première fois Renoncourt. A leur arrivée à la Nouvelle-Orléans, le couple va enfin connaître une idylle dans un amour sincère et débarrassé d’obstacles. Apprenant que Des Grieux et Manon ne sont pas mariés, le gouverneur décide de donner Manon à son neveu, Synnelet, ce qui entraîne un duel entre lui et Des Grieux, et une fuite des deux amants vers le désert. C’est là où Manon, très affaiblie, meurt d’épuisement.

Problématique

Comment Prévost, à travers un réseau de procédés littéraires propres à la littérature romantique, transforme-t-il cette scène de mort en métaphore de l’amour absolu et de la fatalité ?

Plan

  1. Une scène de dévouement amoureux du début à “résolu de le pas les exaucer ?”
  2. Un récit impossible : entre mémoire et refus de dire de “Pardonnez si j’achève” à “la fin de ses maleurs approchaient”
  3. La mort de Manon : un sommet tragique de “N’exigez point de moi” à la fin

Analyse

Partie 1 : Une scène de dévouement amoureux

“je me soumis” : passé simple → action ponctuelle et achevée, mais qui ouvre au dévouement total de Des Grieux

“ses soins”, “en silence”, “avec bonté” : champ lexical de la douceur → Réciprocité amoureuse (Manon prend soin de lui, il répond par la tendresse)

“avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour !” : forme interrogative indirecte + exclamation → souligne l’irrésistibilité de sa passion

“tous mes habits” : hyperbole → Des Grieux fait un sacrifice total

“la terre moins dure” : euphémisme → sous-entend la misère de leur situation

“tout ce que je pus imaginer” : hyperbole →le chevalier est prêt à tout pour simplement la soulager

“baisers ardents”, “chaleur” : champ lexical de la sensualité → montre l’amour physique et la passion charnelle

“chaleur de mes soupirs” : métaphore → son souffle devient une source de vie

“la nuit entière” : indication de durée → dévouement absolu

“Ô Dieu !” : apostrophe → Appel désespéré au divin, ce qui relève du pathétique

“par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas exaucer ?” : forme interrogative + négation grammaticale → Des Grieux ne comprend pas cette injustice

Partie 2 : Un récit impossible – entre mémoire et refus de dire

“Pardonnez” : apostrophe → permet de rendre le lecteur complice de sa souffrance

“un récit qui me tue” : hyperbole → souffrance telle que la raconter signifie revivre la douleur

“mon âme semble reculer d’horreur” : personnification → son âme devient un être vivant qui fuit la douleur

“nous avions passé” : imparfait → illusion d’une paix qui va durer

“tranquillement” : adverbe → contraste tragique avec ce qui va se passer ensuite

“je croyais” : imparfait → il se trompe sur l’état de Manon

“je n’osais” : négation + “le moindre souffle” : hyperbole → tension extrême par amour pour permettre à Manon de se reposer

“dès le point du jour” : rupture temporelle → la lumière révèle la vérité

“froides et tremblantes” : champ lexical de la mort → dégradation physique de Manon

Opposition entre “elle les avait froides” et “de mon sein pour les échauffer” → la mort est inévitable, mais Des Grieux pense qu’il peut encore la sauver

“faible” : adjectif péjoratif → continuation de son affaiblissement physique

“elle se croyait à sa dernière heure” : euphémisme → elle fait comprendre qu’elle va mourir

“Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune” : négation restrictive + minimisation → déni de Des Grieux, qui refuse de croire à sa mort

“mais” : conjonction de coordination → il comprend enfin qu’elle ne pourra pas y échapper

“soupirs”, “mains” : champ lexical du corps → la souffrance se remarque de plus en plus

“la fin de ses malheurs” : périphrase + euphémisme → désigne la mort de Manon

Partie 3 : La mort de Manon – un sommet tragique

“N’exigez point” : impératif négatif + “ni” : double négation → refus catégorique de décrire la scène, par peur de la revivre

“Je la perdis” : phrase courte → la mort de Manon est irréversible, ce qui rend la scène tragique

Antithèse entre “marques d’amour” et “expirait” → son amour persiste jusqu’à la dernière seconde

“fatal et déplorable” : paronomase → insistance sur la tragédie

“mon âme ne suivit pas la sienne” : métaphore + négation grammaticale → séparation défintive des deux amants

“Le ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni” : ironie tragique → Dieu le punit en le laissant vivre

“languissante”, “misérable” : champ lexical de la souffrance → son existence sera sans joie

“que j’aie traîné” → image de la vie comme un fardeau

“Je renonce” : présent de l’indicatif + “jamais plus heureuse” : négation totale couplée à un adjectif mélioratif → il accepte son sort

Conclusion

En renonçant au bonheur et au plaisir de la vie, il prend le choix d’un ecclésiastique. Il s’agit d’un choix délibéré d’un homme qui s’obstine à un destin tragique. Cette scène nous invite à relire tout le roman sous une perspective morale : les deux héros ont choisi une vie marginale et en ont payé le prix.

Ouvertures

Pour cette fin tragique qui tue symboliquement Des Grieux, l’Abbé Prévost les inscrit dans le topos des couples maudits, tel Tristan et Iseut ou Roméo et Juliette. La mort de Manon Lescaut à aussi inspiré beaucoup d’artistes. Voici une des peintures les plus connues :

La mort de manon en peinture