Texte n°3 : Venus Anadyomème

Les Cahiers de Douai (1870), Arthur Rimbaud

Poème

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

Description

Ce poème, Venus Anadyomème (Venus qui sort de l’eau en grec), est un contre blason de la naissance de Vénus. Un blason est un type de poème décrivant la beauté d’une femme en détaillant une ou plusieurs parties de son corps. Un contre blason est donc le même procédé que le blason, mais à un motif satirique.

Vénus, aussi connue sous le nom d’Aphrodite chez les grecs, est la déesse de l’amour et de la beauté. Sa naissance est souvent contée en littérature (avec Hésiode, par exemple) et représentée en peinture, avec notamment la plus célèbre d’entre elles, celle de Botticelli :

La naissance de vénus
Sandro Botticelli, La naissance de vénus - Source : wikipedia.org

Avec cette caricature provocatrice, de la déesse comparée à une vieille prostituée qui sort de sa baignoire, Rimbaud s’amuse avec le lecteur, en le décevant, puis en le choquant et en le dégoutant.

Attention

Il faut noter que Rimbaud n’avait en aucun cas prévu de publier ce poème, ni le recueil complet que l’on connait sous le nom des Cahiers de Douai ! Cela fait preuve d’émancipation de la part du jeune poète.

Problématique

Comment Rimbaud, dans ce sonnet, propose une réécriture parodique de la naissance de Vénus ?

Plan

  1. L’émergence d’une tête : la parodie d’une naissance (v. 1 à 4)
  2. Une déesse de l’horreur, du coup aux reins (v. 5 à 8)
  3. Une laideur fascinante et dégoutante à la fois (v. 9 à 11)
  4. La question du beau reposée (v. 12 à 14)

Analyse

Le poème lui-même est un sonnet libertin, c’est à dire qu’il ne suis pas les règles du sonnet régulier, comme un schéma de rimes précis ou bien une fin de phrase obligatoire entre les quatrains et les tercets, mais utilise sa forme générale, des deux quatrains suivis de deux tercets.

Partie 1 : L’émergence d’une tête

“cercueil vert” : référence satirique à la coquille de la naissance de Vénus, représentée en peinture chez Botticelli par exemple. Ici, le vert à une correspondance ambigüe, entre la nature qu’entoure Vénus ou bien la moisissure qu’entoure le cercueil.

Le “fer blanc” est un matériau peu noble → contradiction avec la richesse à laquelle elle devrait être associée

“une tête” est en position de contre rejet → effet d’attente


Suite d’éléments contraires à la beauté de Vénus :

  • “cheveux bruns” : preuve de banalité
  • “fortement” : apparence excessive
  • “pommadés” : surplus artificiel, comme pour cacher quelque chose de mauvais

“vieille” : peu soignée. L’adjectif renvoie à un trait de caractère de la femme, mais est donné à un objet → hypallage

“baignoire” : décor banal, peu poétique et peu propre au mythe

“émerge” est retardé → maintient la parodie

“lente et bête” : adjectifs péjoratifs → relèvent la grosseur et l’animosité


“déficits” et “mal” : entretiennent la vulgarité de la femme

“ravaudés” appartient au champ lexical de la couture → demande de l’agilité qu’elle na pas

“;” marque une entorse au sonnet, qui devrait avoir une phrase terminée pour chaque strophe

Partie 2 : Une déesse de l’horreur

“col” et “omoplates” : ne renvoie pas au poétique féminin

“gras” et “gris” : allitération gutturale (en g) + paronyme → tous deux dévalorisants

Manque de verbe → souligne l’irrégularité

“larges” : lourdeur et laideur


Rupture de l’alexandrin : manière provocatrice de surenchérir la grosseur de la femme.

Relative “qui saillent” renforçant le corps lourd et peu agile

“dos” : confirmation d’une vue de dos → provocation

“court” ≠ “larges” : mauvaises proportions

Allitération en “r” qui termine à la fin du quatrain : son disgracieux


“Puis” : chronologie, progressivité

“rondeurs des reins” : grosseur et plan sur une partie anatomique disgracieuse

“semblent” : modalisateur → doute


“gras” : reprend l’idée de la grosseur

“feuilles plates” : abîme de la peau

“parait” : deuxième modalisateur → doute

Partie 3 : Une laideur fascinante et dégoutante

“échine” : animalise la femme

“un peu” : troisième modalisateur → dégout

“rouge” : sensation visuelle, ≠ du blanc de Vénus et donc de la pureté

“sent un goût” : mélange entre l’odorat et le goût → répugnance


Enjambement → mise en valeur

“horrible étrangement” : surprenant car une femme qui sort du bain devrait être propre

“;” à l’hémistiche : renforce “étrangement”

“on remarque” : point de vue général


Effet d’attente : “des singularités” en rejet → insistance sur la bizarrerie

Provocation marquée par un corps tellement bizarre “qu’il faut voir à la loupe”

Les points de suspension continuent d’entretenir la bizarrerie et la déception

Partie 4 : La question du beau reposée

Continuation d’un mouvement descendant

“tatouage” : périphrase → animalité + statut de prostituée dévoilé

Le tatouage “Clara Venus” sur les reins rappelle aussi le nom de la déesse : antiphrase → provocation avec un ton ironique


“-” : semble annoncer une nouvelle proposition grammaticale

On s’attendrait aux jambes, mais Rimbaud parle de la “large croupe” : métaphore renvoyant à l’animal → provocation

Provocation supplémentaire avec le verbe “tend”


Oxymore à l’enjambement + parallélisme de construction avec le v. 10 qui s’arrête à l’hémistiche → nouvel idéal de beauté avec la laideur

Rime entre “Venus” et “anus”