Texte n°02 : Le dormeur du val
Les Cahiers de Douai (1870), Arthur Rimbaud
Extrait
C’est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D’argent; où le soleil, de la montagne fière Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort; il est étendu dans l’herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme : Nature, berce le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Introduction
Rimbaud vit à la fin du 19ème siècle. Alors qu’il n’a que 16 ans, il fugue, se passionne pour la poésie et confie une liasse des poèmes qu’il à écrit pendant ses fugues à Paul Demeny, un ami de son professeur, qui va contre son accord les publier sous le nom des Cahiers de Douai, en 1870.
Lorsqu’il les écrit, la guerre franco prussienne éclate, dirigée par Napoléon III. Rimbaud, contre la guerre et le régime du Second Empire, écrit plusieurs poèmes critiquant ces deux sujets.
Avec Le Dormeur du Val, le poète dénonce la fatalité de la guerre par le biais d’un soldat mort qui, à première vue, semble dormir dans un plan naturel tranquille, immobile, idéal.

Problématique
Comment Rimbaud fait d’un hymne à la Nature un poème fortement engagé contre la barbarie de la guerre ?
Plan
- Le repos d’un soldat dans une nature paisible et lumineuse (v. 1 à 8)
- Une chute surprenante (v. 9 à 14)
Analyse
Le poème est un sonnet traditionnel, c’est-à-dire qu’il est isométrique, en alexandrin, et termine une phrase à chaque strophe. Au travers de ce poème, Rimbaud simule un bon nombre de sens, et les combine afin de manipuler le lecteur et atténuer la fatalité de la chute.
Partie 1 : Le repos d’un soldat
“trou” : cadre spatial déjà annoncé dans le titre + symbole d’un manque trouvable dans la nature
“chante une rivière” : synesthésie → continue l’idée d’un endroit agréable
“follement aux herbes” : renvoie aux herbes folles → plan naturel
“haillons d’argent” : métaphore désignant les brins d’herbes ondulants
“; où” : seconde partie
“soleil” : cadre chaleureux
“montagne fière” : personnification → caractère majestueux
Champ lexical du rayonnement : “luit”, “rayon”, “soleil” → environnement plein de vie
Oxymore entre “soleil” (doré) et “haillons d’argent”
“petit val” : pléonasme → endroit accueillant
Premiers signes annonciateurs
Repos d’un soldat, décrit anonymement avec “un”
“soldat jeune” : presque un oxymore → dénonciation
Parallélisme syntaxique, qui se termine au vers suivant → portrait détaillé
Retardement du verbe
“cresson bleu” : inhabituel → le poète perçoit différemment
“bleu” : couleur de la moisissure, putréfaction → mauvais présage
“Dort” en rejet : retard inhabituel + proche phonétiquement de “mort” → mauvais signes
“il est étendu” : pléonasme → tente de rendre le climat un peu plus doux
“Pâle” : signal d’inquiétude + couleur opposé aux couleurs chaudes
“lit vert” : ambigüité entre nature accueillante et moisissure
Allitération en “l” : harmonie sonore
Partie 2 : Une chute surprenante
“glaïeuls” : proche de gladius, glaive en latin + fleur que l’on offrait aux enterrements
Répétition de “il dort” à l’hémistiche → absence insistante de conscience
“Souriant” → semble confirmer la première interprétation
Coupe de l’alexandrin inhabituelle (ici coupée à 8) + comparaison
“Sourirait” : polyptote + conditionnel + modalisateur → prolonge le mystère
“un enfant malade” : comparaison inattendue
“il fait un somme” → probabilité
“Nature” : apostrophe personnifiée mise en relief → image protectrice
“berce” : position parentale, pour quelqu’un en faiblesse
Antithèse entre “chaudement” et “froid”
“ne … pas” : preuve de manque de mouvement → constat brutal
Euphémisme implicite de la mort, sans respiration
“dort” pour la 3ème fois → ambigüité
“soleil” : contradiction avec le “froid” du soldat → doute
“main sur la poitrine” : signe d’un défunt → apparence funeste
“Tranquille” en rejet, inattendu → accentue l’immobilité
Suites de mots très courts → rythme brutal
“deux trous rouges” : euphémisme → chute déstabilisante qui invite à la relecture
Conclusion
Ce sonnet en alexandrins, d’une apparente simplicité, révèle toute la virtuosité de Rimbaud, capable de transformer une scène idyllique en une dénonciation ciblée de la guerre. À travers un jeu de contrastes saisissants entre la lumière du val et la pâleur du soldat et une chute brutale, le poète manipule le lecteur : la beauté du cadre naturel n’est qu’un leurre, qui souligne avec d’autant plus de force l’absurdité et la violence de la guerre.
Ouvertures
Si Le Dormeur du Val illustre le rejet de la guerre, Rimbaud étend sa révolte à d’autres institutions dans les Cahiers de Douai. On retrouve cette verve subversive dans Le Forgeron, où il fustige la royauté et l’oppression sociale, ou encore dans Le Châtiment de Tartuffe, qui critique la religion. Plus largement, son engagement contre Napoléon III transparaît dans des poèmes comme Rages de César ou L’éclatante victoire de Sarrebrück, où il dépeint la violence politique avec la même ironie mordante.